L’été est là : adios computer, bye bye internet !

Au lendemain de cette coupe du monde, nous annonçons qu’il n’y aura sans doute pas de nouvelles publications sur le site du Construction Sociale Club dans les semaines qui viennent. Adios computer, bye bye internet.

A nous la rivière, les virées, les rencontres, quelques chantiers, des bals, des bouffes et des foots improvisés dans des champs cévenoles !

Pour ceux qui voudraient bricoler au soleil, nous avons publier deux nouveaux plans brico : de quoi faire un bateau pneumatique et un pistolet à peinture. Il reste aussi dans les archives du site, les plans pour construire un abreuvoir pour poules, un tracteur à trois roues et un lance-pierre pour les apéros dégomme-conserves.

Affaires mafieuses et travaux publics à Palerme – Une discussion avec Umberto Santino pour le Construction Sociale Club

Umberto Santino est directeur du Centro Impastato (Palerme), premier centre de recherche sur la mafia lancé en 1977 et renommé ainsi suite à l’assassinat par Cosa Nostra de Giuseppe Impastato. Nathan Brenu est  actuellement, et entre autres, doctorant en histoire des marchés publics dans le secteur du bâtiment (Université d’Avignon / Università degli Studi di Trento). Un premier article commun avait été publié en 2015 par Mediapart sur le scandale romain Mafia Capitale.

N.B. – Depuis plusieurs années, le Centro Impastato travaille à la création du Memoriale-laboratorio della lotta alla mafia. En décembre 2015, la junte communale de Palerme s’est engagée à soutenir le projet en mettant notamment à disposition les locaux du Palais Giulì, situé en centre ville. Ce mémorial sera un lieu de rencontre et de recherche sur la problème mafieux. Il y aura une médiathèque et des archives spécialisés sur la question, ainsi qu’un musée sur l’histoire de la mafia et de l’antimafia. À ce propos, je ne peux d’ailleurs que saluer la parution, l’année dernière, de ton dernier ouvrage La mafia dimenticata, riche en documents historiques s’étendant de l’Unité italienne, en 1861, aux débuts du XXe siècle. En ce qui concerne l’histoire des marchés publics à cette époque, ce sur quoi je travaille, il y aurait beaucoup de choses à dire bien qu’il y ait encore peu d’analyses sur la question, mais l’époque qui nous intéresse ici est plus tardive. Elle commence avec les grands chantiers des années 50 et 60.

Le contexte est celui de l’après-guerre. En 1943, Palerme est bombardée par les forces alliées, américains et anglais. De nombreuses maisons sont alors détruites. À cela s’ajoute l’exode rurale de la fin des années 40 et du début des années 50. L’intérieur des terres siciliennes se vide et les villes côtières se peuplent. Il faut construire des logements, agrandir la ville de Palerme. Le marché du bâtiment s’envole, des monuments historiques sont détruits et les campagnes péri-urbaines sont bétonnées.

De 1956, Salvo Lima est conseiller municipal aux travaux publics. En 1959, il devient maire de Palerme et c’est alors Vito Ciancimino qui le remplace aux travaux publics. Dans ces années là, la spéculation immobilière a le vent en poupe et la mafia compte bien s’enrichir grâce aux nombreux marchés publics nouvellement ouverts. Un spéculateur comme Nicolò di Trapani par exemple, va pouvoir vendre à la pelle de nombreux terrains constructibles, profitant notamment de la facilité avec laquelle les permis de construire s’accordent. Les travaux sont ensuite conduits par des prête-noms de boss mafieux.

Au début des années 60, plusieurs constructeurs sont directement liés à des boss : Francesco Vassalo à son beau-père Giuseppe Messina, Girolamo Moncada à Michele Cavatoio, ou encore Salvatore Moncada, frère de Girolamo, à Angelo La Barbera. Et les réseaux sont larges, ils ne concernent pas que politiques, propriétaires fonciers et constructeurs : des banquiers sont aussi dans le coup, comme le beau-frère du mafieux Giovanni Gioia, Gaspare Cusenza, président de la Cassa di Risparmio accordant des prêts sans garanties aux entrepreneurs des travaux. Quant à la réalisation des travaux en tant que telle, ces entrepreneurs ne prenaient guère la peine de respecter les cadres légaux officiellement fixés – et c’est un euphémisme. Peu de crainte des contrôles étatiques, un certain nombre d’administrateurs publics sont complices.

Si cela te va, on parlera ensuite de ce qui fut appelé pour les années 80, la « méthode Siino », du nom d’Angelo Siino, dit « ministre des travaux publics de Cosa Nostra », avant de devenir collaborateur de justice. À partir de 1983, suite à la victoire des corleonesi dans la « première guerre de mafia », il est question de l’existence d’un comité d’affaires illégal gérant les marchés publics en Sicile procédant pour les adjudications à des tours précis d’assignation. En somme, aurait émergé dans ces années un véritable système de contrôle global et coordonné des marchés publics dans toute la Sicile, système qui aurait semble-t-il servi d’exemple dans le reste de la Péninsule.

Mais, au regard de ce qui a pu se passer entre les années 50 et 60, on peut constater que la logique à l’œuvre n’est pas tout à fait nouvelle. Selon toi, durant ces décennies d’après-guerre, à quel point les réseaux d’enrichissement sur les marchés publics étaient-ils structurés et comment étaient-ils structurés ? Peut-on déjà parler d’un « comité d’affaires », d’un genre de sommet spécialisé dans le domaine, ou trouve-t-on des différences notables dans les formes d’organisation à l’œuvre et les techniques employées par rapport à ce qui sera nommé la « méthode Siino »  ? Tu as utilisé régulièrement dans tes écrits le concept de « bourgeoisie mafieuse », concept que je réutilise pour mes propres recherches, quelles seraient les spécificités de la bourgeoisie mafieuse des années 50 et 60 ?

U.S. – Tu me proposes de reconstruire une histoire qui irait de l’après-guerre aux années 80. Comme tu le sais, dans ma manière d’aborder l’histoire de la mafia, j’ai toujours évité d’utiliser des coupes trop nettes et des oppositions trop faciles entre époques. Certains ont parlé de vieille mafia et de nouvelle mafia, insistant sur les différences entre générations, qui peuvent d’ailleurs exister dans l’histoire de toute activité. Certains ont parlé de mafia traditionnelle et de mafia-entreprise : la première serait liée à des codes d’honneurs, la seconde à l’accumulation. Comme tous les phénomènes qui persistent dans le temps, la mafia est faite de continuités et d’innovations, conjuguant des caractères historiques, comme l’extorsion et l’usage de la violence, notamment dans des formes particulièrement brutales, et des caractères liés aux processus de modernisation. Dans les années 1940, la mafia est encore “agraire”. Ce qui l’intéresse, c’est la possession et l’exploitation de la terre. Elle participe à la répression du mouvement paysan, avec l’élimination de syndicalistes et le massacre de Portella della Ginestra, le premier mai 1947.

Dans la seconde moitié des années 50, l’épicentre commence à se déplacer en ville. A cet époque, les campagnes se dépeuplent, d’autant que la réforme agraire, substantielle victoire des classes conservatrices, incite plus à quitter la Sicile qu’à y rester.

La concession de l’autonomie régionale spéciale, avec des compétences exclusives dans un grand nombre de secteurs, de l’agriculture à l’industrie et au commerce, de l’urbanisme aux travaux publics, de la gestion de l’eau au tourisme, consacre Palerme comme centre du pouvoir et comme lieu privilégié d’une urbanisation sans règles.

Concernant ce qu’on appelle le Sacco di Palermo, le sac de Palerme, à propos de la destruction d’une bonne partie du patrimoine monumental et de la bétonisation de la “Conca d’oro”, la “coquille d’or”, ces champs d’agrumes qui entouraient la ville, on pointe souvent du doigt la mafia, l’accusant d’être responsable du saccage. Mais en réalité, la direction de l’opération et les aires les plus attractives sont aux mains de grandes entreprises extérieures, comme l’Immobiliare et son capital issu des caisses du Vatican, ou encore les Cooperative ravennati liées au Parti Communiste. Les mafieux, avec une capacité d’accumulation illégale encore limitée, sont les parents pauvres de la grande entreprise et font valoir leur rôle de “protecteurs”, avec le monopole du contrôle du territoire. Successivement, commencera la grande accumulation. Au début, avec la contrebande de cigarettes, puis avec le trafic de drogue qui les lancera sur le terrain de la spéculation immobilière.

Tu énumères le cas Vassallo. À l’origine, Vassallo n’est qu’un cocher qui, en épousant la fille d’un boss de la mafia, réussit à constituer un système de relations, un réseau qui le lie à des hommes politiques et lui ouvre les portes du crédit. Grâce à ces canaux, il sera un bâtisseur de premier plan dans l’histoire de la ville. Beaucoup de ses ouvrages sont à louer et on y installe, par exemple, des écoles. De l’argent public est donc dépensé pour payer des loyers à un bâtisseur mafieux, et le voilà parfois considéré comme une sorte de “bienfaiteur” (j’ai déjà entendu ce terme en parlant avec des employés d’écoles dans lesquelles j’étais invité à faire des séminaires sur la mafia et l’antimafia). À côté de cela, les fonds publics qui sont justement destinés à la construction d’établissements scolaires ne sont pas utilisés. J’en parle dans mon livre L’impresa mafiosa.

Le cas des prêtes-noms est particulièrement notable : des inconnus, des personnes tout à fait étrangères au secteur du bâtiment, couvrent des bâtisseurs plus ou moins mafieux qui usent de leur relations avec la Municipalité, dominée par Lima et Ciancimino ; la forme urbaine historique, déjà en grande partie délabrée par la guerre, s’efface sous les coulées de ciment.

C’est ce qu’on peut appeler la “bourgeoisie d’État”, enrichie grâce à l’argent public, via la Région et la Cassa del Mezzogiorno, et qui a eu un rôle décisif pour construire et perpétuer un bloc social composite, formé de politiciens, d’administrateurs, de bâtisseurs, d’ouvriers du bâtiment, de spéculateurs immobiliers. C’est cela qui, pendant des décennies, a assuré le consensus à la Démocratie chrétienne. Un chef d’œuvre politique, une sorte de keynésianisme clientélo-mafieux, rendu possible grâce à un usage de la dépense publique dégagé de tout scrupules et de toute préoccupation de l’accroissement de la dette.

La croissance de l’accumulation illégale entraînera la demande de nouveaux espaces à la hausse qui, en se conjuguant à la conflictualité interne, ayant redessiné les hégémonies, conduira à la guerre de mafia du début des années 80. La méthode Siino est une forme d’institutionnalisation de fait d’une triarchie qui répartissait les marchés publics, afin de contenter tout le monde : politiciens, entrepreneurs, “ambassadeurs” de Cosa Nostra. Mais la guerre de mafia balaiera les institutions de la coexistence, avec l’élimination physique de concurrents et de politiciens ayant un rôle décisif de médiation, comme Salvo Lima. Chez les démocrates chrétiens, à partir des années 80, des fissures se sont ouvertes, notamment avec le crime Mattarella qui ouvre la décennie.

Sur la photo : Salvo Lima et Giulio Andreotti

N.B. – L’assassinat du président de la Région Piersanti Mattarella, sur lequel toute la lumière n’a pas encore été faite, bien qu’aient été condamnés plus tard, en tant que commanditaires du crime, Toto Riina, Bernardo Provenzano, Michele Greco, Bernardo Brusca, Giuseppe Calò, Francesco Madonia et Nenè Geraci. Dans les années 80, le juge Falcone avait privilégié la piste Giusva Fioravanti et Gilberto Cavallini, appartenant aux N.A.R., Nuclei Armati Rivoluzionari, groupe néofasciste impliqué dans divers attentats et qui aurait alors opéré pour Cosa Nostra. Bien qu’ils étaient été acquittés à l’époque, des doutes subsistent quant à leur implication, tout comme sur celle de Ciancimino.

En France, si on connaît peu le nom de Piersanti Mattarella, ou ceux de Cesare Terranova, magistrat assassiné d’une balle dans la nuque en 1979, ou encore du magistrat Rocco Chinnici assassiné à la voiture piégé en 1983, les noms des juges Giovanni Falcone et Paolo Borsellino, eux aussi victimes de Cosa Nostra, sont plus familiers au grand public. Tous ses magistrats ont un point commun, ils mettaient en évidence les liens existants entre politique et mafia. Falcone et Borsellino enquêtaient notamment sur cela au sein du pool antimafia.

Pour rappeler rapidement l’histoire du pool, un des principaux instigateurs est Rocco Chinnici. Suite à l’assassinat en 1980 d’un autre magistrat, son ami Gaetano Costa, il va créer une structure collaborative afin d’éviter l’isolement des enquêteurs, isolement les rendant vulnérables. Le magistrat Antonino Caponnetto va prendre la suite de Chinnici. Le pool va notamment permettre plusieurs condamnations lors du maxi-procès de 1986 à Palerme. Mais son existence ne va bien évidemment pas plaire à tout le monde, les enquêtes mettant en évidence les liens existant entre représentants de l’État et mafia.

En 1988, le conseil supérieur de la magistrature préfère à la candidature de Falcone à la suite de Caponnetto, celle d’Antonino Meli. Ce dernier va dissoudre le pool. Falcone va devoir continuer son travail de manière un peu plus isolée, et va devenir la cible d’un grand nombre d’attaques personnelles, notamment de la part d’hommes politiques. C’est-ce qu’on appelle la stagione dei veleni (littéralement, la « saison des venins ») durant laquelle il sera lourdement calomnié, l’objectif étant de le décrédibiliser.

Parmi d’autres, un des sujets d’enquête de Falcone et Borsellino est celui qui traite du rapport entre mafia et marchés publics.

Et il est vrai que les marchés publics sont un sujet explosif. Enquêter sur ce thème, ce n’est pas envisager la mafia comme un anti-État, ou même un État dans l’État, c’est aborder le phénomène mafieux en intégrant pleinement sa dimension étatique, la porosité dont il relève. C’est comprendre que la mafia n’est pas une organisation criminelle fermée sur elle-même, une forme de secte archaïque qui ne vivrait que d’extorsions directes, mais au contraire une organisation dont la force est de traverser les différentes sphères de pouvoir, et de les lier tactiquement entre elles. Enquêter sur les marchés publics, c’est se donner la possibilité d’entrevoir cela – empiriquement on pourrait dire : mettre en évidence les relations entre entrepreneurs, administrateurs publics et monde du crime et comprendre comme cela fait réseau.

Tu l’as souvent dit, « il n’y a jamais eu de mafia sans État ». Quand à la suite de sa condamnation le 20 avril dernier à douze ans de réclusion dans le cadre du procès traitant des tractations entre État et mafia, le général et ex-préfet Mario Mori déclare qu’il n’accepte pas qu’on considère qu’il ait trahi l’État, il dit cela pour sa défense, se déclarant plus ou moins innocent, mais on pourrait ironiquement lui donner raison : un représentant de l’État accusé de complicité avec la mafia n’a pas à proprement parlé trahi l’État. Pour affirmer cela, il faut avoir une vision idéaliste de l’État, refuser d’aborder son histoire d’un point de vue matérialiste, dans ce qu’il est effectivement et non dans ce qu’il prétend être.

Dans tes écrits, tu parles de « double face de l’État ». Il y a d’un côté une face de l’État qui lutte contre la mafia, cette dernière remettant notamment en cause le monopole de la violence que l’État revendique. De ce côté là de l’État, on enquête, on tente de juger la mafia. Et il y a d’un autre côté une autre face de l’État, l’État infiltré ou plutôt utilisé tactiquement, comme outil supplémentaire d’accumulation de capital, les structures de l’État vues par les mafieux comme moyens d’arriver à leurs fins, et même d’éviter parfois des encombrements judiciaires. Pour ma part, je partage cette vision, même si je crois que, dans une certaine mesure, cette critique de la conception idéaliste de l’État utilise encore les catégories de cet idéalisme : en parlant de « double face de l’État », on entend encore l’État comme entité formant un tout, on prend encore l’histoire de l’État « par le haut » si j’ose dire. Cela a le mérite d’être clair et, d’un point de vue didactique, pédagogique, c’est une approche particulièrement efficace. Sans doute plus efficace, car plus imagée, que la mienne. Dans mes recherches, j’essaie d’aborder l’État « par le bas », par ses institutions, par ce qu’elles peuvent faire aux acteurs qui les composent mais également par ce que peuvent en faire, et ce qu’en font, ces acteurs. Il y a l’administrateur conscient de son métier, voulant respecter la loi, celui qui veut bien faire son métier, le zélé, celui qui ne croit pas en ce qu’il fait, celui qui ouvre un jour les yeux pour les refermer le lendemain, celui qui utilise sa position de pouvoir dans l’espoir d’en tirer quelques primes, légales ou non, celui qui va chercher à se mettre à disposition d’un réseau mafieux afin d’en tirer un profit personnel, celui qui regrette, celui qui veut rester en place, celui qui est placé là parce qu’il faisait déjà partie d’un réseau, celui qui cherche une promotion, celui à qui on la donne, celui qui refuse de voir ce que fait son voisin de bureau ou son supérieur, celui qui veut lutter contre la corruption, ou à l’inverse celui qui a largement conscience de l’importance des réseaux, du secret et de l’importance d’être un “homme d’État”. Il y a les petits arrangements, les “zones grises”, les redéfinitions législatives, la raison d’État qui surplombe souvent l’État dit « de droit ». Bref, il y a une multiplicité de l’agir étatique que l’on peut mettre en évidence dès lors qu’on ne considère plus l’État comme une entité transcendante, idéale, mais qu’on le considère “au raz du sol”. 

Il y a ceux qui ouvrent des enquêtes judiciaires sur le rapport entre mafia et marchés publics, et ceux qui archivent ses enquêtes comme le fait le procureur de Palerme en août 1992, alors même que Borsellino vient d’être assassiné.

Pourrais-tu commenter cet épisode, dire ce qu’il révèle pour toi et en profiter pour revenir sur ta conception de l’État et du rapport entre État et mafia ?

U.S. Concernant le rapport entre mafia et État, j’ai parlé d’une double dualité. La mafia, pour la “pensée de l’État”, qu’on accueille en partie tout en s’en distinguant, est une organisation criminelle, qui perpétue des manières de faire, de l’homicide à l’extorsion, étiquetées comme illégales. C’est ce que j’ai appelé le “pied en dehors” de l’État. Mais il y a le “pied à l’intérieur”, c’est-à-dire les rapports avec les institutions, centrales et périphériques, qui vont de l’impunité – une forme de légitimation, au contrôle du vote et au conditionnement des activités politiques et administratives. La subjectivité politique de la mafia est fondée sur la coexistence entre la mafia comme ordre, avec son système de justice, sa pratique de la “seigneurie territoriale”, c’est-à-dire la négation du monopole étatique de la violence, et l’interaction sur des terrains variés avec le système institutionnel, considéré dans son ensemble par le haut, comme tu dis, et par le bas.

Habituellement, une sorte de souveraineté partagé est de vigueur ; seulement quand la violence dépasse certaines limites, touchant des acteurs institutionnels (massacre de Ciaculli, homicide de Dalla Chiesa, massacres de Capaci et de via d’Amelio), la répression intervient. Cette duplicité et une référence au rapport mafia-institutions sont aussi présents dans la loi antimafia de 1982 avec un renvoi aux marchés publics, aux concessions, aux autorisations, aux services publics, qui sont affectés par les institutions.

Tu as parlé du procès sur la trattativa, la négociation, État-mafia. Selon mon analyse, la trattativa, dans des formes variées, peut être considérée comme permanente et constitutive du phénomène mafieux. Elle est la connotation de ce que l’on peut définir État réel. Le problème que les magistrats de Palerme se sont posés, c’est de savoir si c’est la trattativa mafia-Stato qui a conduit au massacre de via d’Amelio, à cause de l’opposition de Borsellino.

Falcone et Borsellino, dans leur enquêtes, mettaient en avant les marchés publics ? L’enquête la plus significative de Falcone est celle sur le recyclage de l’argent sale, sur la mafia financière on peut dire. Suivre la piste de l’argent : c’était sa stratégie.

Borsellino, cherchant à faire la lumière sur le massacre de Capaci, a enquêté sur les marchés publics ? C’est possible, mais nous sommes dans une phase historique dans laquelle la financiarisation, avec les grands trafics internationaux, de drogue, d’armes, d’êtres humains, est devenue toujours plus importante, sans oublier, comme je le disais plus tôt, d’autres aspects. Le mobile et l’objectif des massacres est pluriel : éliminer les principaux ennemis, bloquer un procès, qui partait de la mafia militaire mais s’intéressait au rapport avec la politique, et qui devenait trop dangereux. Dans la stratégie mafieuse, s’entrecroisent répression et prévention. Mais l’État a un rôle décisif en démantelant le pool antimafia et en rejetant la stratégie judiciaire gagnante qui avait pu permettre le résultat positif du maxi-procès.

N.B. Il n’y a pas que les marchés publics, certes, mais concernant ceux-ci, on peut noter que c’est un moyen à la fois de s’enrichir et de recycler de l’argent sale, car lorsqu’on parle de grands chantiers (mais c’est également le cas des petits), on est jamais loin d’avoir un pied dans la « zone grise », voir les deux selon les circonstances. Voilà peut-être pourquoi la mafia s’intéresse au secteur du bâtiment, à l’instar de l’ingénieur Giovanni Bini de la Calcestruzzi s.p.a., filiale du groupe Italcementi, du géomètre Giuseppe Lipari et des prêtes-noms œuvrant pour Toti Riina ou Bernardo Provenzano. Il y a de l’argent en jeu et c’est un secteur qui recouvre plusieurs dimensions favorables aux possibilités d’accumulation de capital : le foncier, l’acquisition et la revente de terrains constructibles, la victoire d’un marché lucratif grâce auquel on va pouvoir s’enrichir sur l’argent public, la réalisation des travaux et la plus-value qu’on va chercher à en tirer – notons que parfois même une liquidation d’entreprise peut-être paradoxalement profitable à ceux qui l’ont organisée. Il y a aussi les possibilités de surfacturations, les bâclages d’ouvrage, l’écoulement de ciment défectueux ou même la possibilité de recycler quelques déchets toxiques, et d’en tirer profit en vendant ce service, sous couvert d’un chantier. Le secteur des travaux publics représente une fortune, c’est un investissement étatique de grand poids.

Prendre un marché public requiert cependant un certain capital social, un réseau mafieux impliquant acteurs étatiques et entrepreneurs, comme il en était question précédemment. Car, officiellement, les marchés publics sont censés être cadrés par des règles strictes, à commencer par la tenue au secret des offres concurrentielles. Mais dans la pratique, la mafia réussit à contourner ces règles. Ainsi, avec la complicité de quelques politiciens ou fonctionnaires bien placés, il y a la possibilité de s’arranger en amont afin que soient élaborés des appels d’offre et des cahiers des charges « sur mesure ». Toujours avec la complicité d’administrateurs, il est possible de mettre hors course un concurrent en l’accusant de vice de forme : si l’on cherche un peu, on peut souvent en trouver pour chaque dossier. Il y aussi un autre arrangement possible, en aval, celui qui consiste à ouvrir les enveloppes avant l’heure et retoucher sa proposition afin d’être sûr d’être plus concurrentiel que les autres. Sinon, méthode classique, un mafieux peut tout simplement intimider le concurrent, le menacer, voir plus, afin qu’il ne réponde pas à l’appel d’offre ou retire sa candidature.

Dès le début des années 2000, dans le cadre des aménagements balnéaires des côtes d’Ostia, ont été dénoncées les infiltrations mafieuses : c’est le scandale de la Cosa Nostra Beach. En 2014, quand a explosé l’affaire Mafia Capitale à Rome, le réseau mafieux mis en cause s’intéressait, entre autres, aux marchés publics. Il y a aussi un scandale qui dure depuis des décennies et qui ne semble pas se résoudre : celui des détournements des fonds européens réservés notamment à l’aménagement du territoire. Et ne parlons même pas de la reconstruction de l’Aquila suite au tremblement de terre de 2009, comme quoi une catastrophe n’est pas une mauvaise nouvelle pour tout le monde. Par ailleurs, les militants NoTav n’ont sans doute pas tort de parler ironiquement de ‘ndranghetav concernant la construction de la ligne de train à grande vitesse du Lyon Turin. Quant à l’infiltration mafieuse dans les chantiers effectués dans le cadre de l’exposition universelle de Milan de 2015, elle n’est plus un secret pour personne. Ce genre d’événements, tout comme les jeux olympiques au Brésil ou ailleurs, peuvent être des plans particulièrement fructueux pour les mafias, car ils permettent un dégagement rapide de fonds voués à une transformation urbanistique tout aussi rapide.

Ce ne sont là que des exemples, mais en somme on ne peut pas dire que l’attirance des mafias pour les marchés publics soient finie. Nous sommes encore en plein cœur d’une époque “mafiogène”, pour reprendre une expression que utilises quelques fois. 

Lors des différentes rencontres que j’ai fait à Palerme dernièrement, un constat assez logique revenait souvent : les maires peuvent bien être élus, changer même de couleur politique, les fonctionnaires, eux, restent les mêmes.

Plusieurs plans européens ont été mis en place, comme celui des financements de constructions de crèche, c’est bien – qui irait cracher sur une crèche, mais comment expliquer par exemple que celle construite dans le quartier Guadagna, malgré un important financement, ait fermé au bout d’un mois et demi ? Il s’agit donc de projets lancés pour profiter des investissements annoncés, des projets de circonstance qui n’ont pas en vérité été pensés pour avoir un autre avenir que celui de “projet” ? Quant au dégagement des fonds européens pour Palerme, capitale de la culture 2018, et la réalisation des grands chantiers permis par cette nomination, ne crains-tu pas qu’une partie aillent dans les poches de quelques mafieux, par le biais de prête-noms, d’entreprises-couverture ? Des dispositions efficaces sont-elles imaginées en Italie pour éviter les vastes détournements qui sont au cœur des partenariats « public / privé » ?

Je suis, pour ma part, assez pessimiste sur la question …

U.S. Mafia capitale a été considérée par les magistrats comme un phénomène autochtone, qu’on peut reconduire au registre des cas prévus par la loi antimafia. On retrouverait les éléments essentiels à la caractérisation mafieuse : le lien associatif, l’intimidation, les activités illégales, les rapports avec les institutions. La seigneurie territoriale a été substitué par le contrôle d’un secteur, d’une filière, de la production à la commercialisation.

Ces dernières années, il a été dit que la mafia a renoncé à la violence, préférant à celle-ci le moyen de la corruption. Mais la corruption n’est pas une nouveauté pour la mafia, et la violence peut aussi être sous-entendue, dans le sens qu’il est notoire que tel personnage, vu son histoire et la renommée qu’il s’est crée, n’a pas besoin d’en venir aux menaces ou de faire usage de la violence.

Pour ce qui est de l’expression “zone grise”, elle me paraît trop journalistique et générique. Je préfère parler de “Bloc social”, en individuer les composants et reconstruire leur rôle dans un cadre que je considère comme structuré et systémique, et non occasionnel et indéterminé. De ce point de vue, je pense aussi que ce qui est par exemple nommé dans la loi “concorso esterno”, cette complicité dite externe, devrait être un peu plus réglementé et précisé.

Pour avoir une approche de la situation actuelle, il faudrait étudier le code des marchés publics et les rapports sur la corruption. Dans le passé, nous collaborions avec un des principaux spécialistes du système des marchés publics, Ivan Cicconi, qui nous a quitté l’année dernière. Tu devrais utiliser ses analyses qui vont de la reconstruction du contexte de Tangentopoli, cette affaire de corruption généralisée impliquant des centaines d’hommes politiques, à l’examen critique des grands projets, des grands travaux.

Pour répondre aux questions sur les travaux publics de la dernière décennie et sur l’usage des fonds européens, il faudrait recueillir des informations adéquates. En tout cas, c’est sûr, il faut engager une réflexion sur la mafia actuelle.

Tu sais bien qu’il y a eu et qu’il continue d’y avoir une polémique sur la mafia de ces dernières années : a-t-elle vaincu, a-t-elle perdu, est-elle plus forte qu’avant, ou la même ? Je ne pense pas que cette approche calquée sur la triple possibilité offerte par le totocalcio, les paris sur le football, victoire-défaite-égalité, soit la bonne. Ce qui est certain, c’est que la mafia a essuyé quelques coups durs, l’effet boomerang du délire d’omnipotence criminelle qui a porté aux massacres du début des années 90.

Il y a des vides dans l’organisation. Elle n’a plus un rôle hégémonique dans le trafic de drogue et les robinets de la dépense publique ne sont plus aussi ouverts qu’avant. Il y a des nouveautés : à Palerme se sont installés les nigérians, organisés en confraternités et actifs dans le trafic de drogue, la gestion de la traite et l’exploitation des femmes. Il y a donc, dans le trafic de drogue, des collaborations entre indigènes et nouveaux arrivés. Et cela pourrait être aussi le cas en ce qui concerne le proxénétisme, contrairement au stéréotype selon lequel la mafia ne fait pas cela. Je ne pense pas qu’une mafia, au meilleur de sa forme aurait accepté cette coexistence. Et, si telle était le cas, elle en aurait dicté les règles.

J’aimerais finir avec quelques mots sur le projet du Mémorial. On aimerait que ce soit une structure polyvalente dans laquelle s’entrecroisent la mémoire, qu’on réserve trop souvent à quelques personnages singuliers, et le projet d’un renouveau d’une antimafia. Après les grandes manifestations suscitées par l’émotion que les crimes et massacres ont provoqué, après quelques initiatives significatives dans les écoles, avec des commerçants contre le racket, pour l’usage social des biens confisqués, l’antimafia nous paraît bien fatiguée, rituelle et ouverte au risque d’intrusions de personnages qui ne cherchent qu’à se mettre en vitrine et faire oublier leur passé.

C’est un projet très ambitieux et nous lancerons pour le réaliser une campagne de communication et de récolte des fonds qui puisse le faire ressortir non comme une initiative du seul Centre Impastato, mais comme un engagement commun.

 

 

 

Lafarge mis en examen pour “complicité de crimes contre l’humanité” : il était temps !

La société Lafarge S.A., filiale de LafargeHolcim, a été mis en examen ce jeudi 28 juin pour “complicité de crimes contre l’humanité”. Il était temps !

Au XIXe siècle, cette usine (ci-dessus en photo) n’était-elle déjà pas un crime ?

Première livraison internationale d’envergure : 110 000 tonnes de chaux pour le canal de Suez, en 1864.

Bien plus, tard, en 1939, Lafarge devient le premier cimentier français. Son patron Henri Pavin de Lafarge vote les pleins pouvoirs au maréchal Pétain et collaborera activement avec les nazis.

Malgré la mise sous séquestre de l’usine en 1944 (et une tentative d’autogestion jusqu’en 1947), le projet de nationalisation échoue.

L’enquête ouverte à la Liberation est mise au tiroir. Du passé faisons table rase ! Lafarge est un grand cimentier français qui va encore “rayonner” à l’international (notamment au canal de Suez dans les années 1950). Et la collaboration ? Sans doute un détail de l’histoire …

La guerre c’est un bon plan pour Lafarge, tout comme les dictatures (pensons LafargeHolcim au Maroc !).

Après la seconde guerre du golfe, quoi de mieux que d’aller proposer ses services au Moyen Orient. Il y a à construire et reconstruire, tant de béton à écouler.

Alors ils allaient quand même pas cracher sur la filiale syrienne !

Déjà, sur le site internet de l’entreprise, ça se défend : “Le Groupe prend acte des infractions reprochées à la suite des actes individuels répréhensibles survenus dans le cadre des opérations antérieures à 2014 de Lafarge Cement Syria, une filiale de Lafarge SA. La mise en examen de Lafarge SA était attendue suite à la mise en examen de plusieurs de ses anciens dirigeants.”

Des “actes individuels répréhensibles”, hum …

Voyons voir si cette enquête sera mise au tiroir elle-aussi.

 

 

La première soirée du Construction Sociale Club se fera à Sète le 30 juin : accueillie à l’Astragale et organisée en partenariat avec le Working Class Hérault !

 

Nous appelons les maçons, les charpentiers, les tailleurs de pierre, les électriciens, les menuisiers, les peintres, les élagueurs, les plombiers, les ferronniers, les cordistes, les architectes, les chauffagistes, …, apprentis, ouvriers en CDD, artisans à plein temps, intérimaires qui se débrouillent, autoentrepreneurs, mais pas que !

Aucunement l’intention d’être corporatistes, nous appelons donc aussi ceux qui sont dans la solidarité active, les chômeurs, les pêcheurs, les ouvriers, les cheminots, les viticulteurs, les agriculteurs, les héliciculteurs, les étudiants, les cuisiniers, les serveurs, les dentistes, les profs et instits, les mécanos, les éducateurs, les avocats, les couteliers, les artistes, les réceptionnistes d’hôtel, les pigistes, les caissiers, ceux qui ont déjà travaillé dans un centre d’appel ou dans un burger, les infirmiers, les médecins, les boulangers, les assistants sociaux, tous les autres (exceptés les keufs, les ministres, les grands patrons, …) et toutes celles et ceux qui ne se reconnaissent pas dans un boulot.

Nous appelons celles et ceux qui en ont gros sur la patate, qui ont le seum, qui sont dans la hess, celles et ceux qui veulent zbeullifier ce système de merde, les parents qui ont envie de chialer quand ils pensent au monde dans lequel grandiront leur gosses, celles et ceux qui veulent s’en sortir ensemble, relever la tête, par le bas – car rien ne tombera des fenêtres de leur châteaux. Rien ne viendra par le haut si ce n’est d’autres réformes scélérates, des pluies acides et des grenades lacrymo.

Nous appelons celles et ceux qui tentent de devenir adultes dans un monde qui infantilise les masses, celles et ceux qui sont belles et beaux quand les maîtres de pacotille sont moches et cons, celles et ceux qui aiment le partage, la bonne bouffe, la musique festive et populaire, les tambours siciliens, la bonne humeur et l’humour, les sourires, les noms de collectifs qui ont la classe, à venir à la soirée du Construction Sociale Club organisée en partenariat avec le Working Class Hérault, à l’Astragale, afin de discuter du futur de l’humanité.

Hey Manu, tu descends … ?! Lettre ouverte à monsieur le président de la république, écrite entre deux bétonnières

Hey Manu ! enfin cher monsieur le président de la République,

Un pote vient de nous montrer tes prouesses du 18 juin sur son téléphone.

Chercher à casser un jeune devant des caméras quand on s’appelle Manu, qu’on s’est soi-même ridiculisé dans une mauvaise télé-réalité et qu’on doit par conséquent subir les moqueries permanentes des ados qu’on croise dans la rue, ça va. C’est un peu ton cas, c’est vrai. Tu es donc à moitié pardonnable car il n’est pas évident de se faire passer pour une jeune star quand la majeure partie de la jeunesse t’exècre. Mais quand en est président de la République, ce n’est pas très subtil. Tweeter, comme Trump l’aurait fait, la vidéo sur son compte twitter officiel est une attitude carrément déplacée, malpolie et infantile. Tu manques vraiment d’éducation.

Mais est-ce le compte de Manu ou celui du président ?

Docteur Manu and mister president ?

Voir la vidéo sur le tweet :
https://twitter.com/i/status/1008770776391127042

“Tu fais les choses dans le bon ordre. Le jour où tu veux faire la révolution, t’apprends à avoir un diplôme et à te nourrir toi-même et à c’moment là t’iras donner des leçons !”
Monsieur le président, qu’aviez-vous donc encore (ap)pris ?

Ta conversation détendue, c’est la détente version guerre (civile) froide !

En somme, si tu n’as pas de diplôme, que tu n’arrives pas à te trouver une situation, tu n’as aucune légitimité pour faire la révolution ?
Le nouveau sujet révolutionnaire : sans doute les ingénieurs à Grenoble et les radiologues. Ou est-ce qu’un CAP en maçonnerie ça compte ?

Qu’importe. De toute façon, “T’apprends à avoir un diplôme”, est une bien laide formulation.

Vous déclarez aussi “aujourd’hui c’est la Marseillaise et le chant des partisans” et vous accusez l’adolescent de vouloir faire la révolution parce qu’il a osé chantonner et vous appeler Manu ce jour là … Pour lui, la figure du président de la république peut très bien se résumer à “Manu”. Pour vous, commémorer le 18 juin, ça se résume à deux chansons.

Et puis Manu, tu vois la révolution partout. En as-tu si peur ?

Mister président, si vous considérez comme un potentiel révolutionnaire quiconque ne reconnaît pas votre majesté, ne se considère pas comme inférieur à vous, vous voit tout au plus comme un représentant de commerce, arrogant, ridicule, dangereux et sans doute un peu fou, ce n’est plus un spectre qui hante l’Europe mais une armée de fantômes qui doit vous réveiller chacune de vos nuits.

Viens faire des chantiers avec nous, Manu, tu dormiras mieux. On te fait l’apprentissage. Manœuvre ça te va ? Ensuite, tu pourras passer des diplômes. Mais t’inquiète l’important c’est la pratique. Tu peux même venir te former en alternance.

“Vous êtes en quelle classe”, demandez-vous, au garçon et à son pote, sa majesté le président ? “Troisième”, vous répondent-il. “Bon ben y’a encore du boulot, hein”, rétorquez-vous, fier.
Une conception toute particulière de l’éducation, avec des punchlines tirées tout droit des répertoires du paternalisme autoritaire. Genre coup de pression : “faut être à la hauteur, la vie c’est se battre pour être le premier, le meilleur, alors faut se mettre au travail”. Quand vous rencontrez un jeune, lui parlez-vous toujours de la sorte à la première minute de rencontre ? On vous prendrait pour un type vraiment bizarre. Est-ce les caméras qui vous ont donné cet élan de courage? De la société de cour à celle de cour de récré.

Mais docteur Manu, as-tu cherché à mettre en avant tout ce qu’il te reste de grandeur par rapport à lui ? Ton âge, ton absurde statut de président (si l’époque a les présidents qu’elle mérite, au moins c’est clair, on vit une époque de merde) et ton arrogante verve filmée pour les JT.

Ce n’est pas en noyant les autres que vous apprendrez à nager, mister president. On ne vous a jamais appris cela quand vous étiez enfant ?

L’adolescent, qui n’a vraiment rien à se reprocher, au contraire, te demande pourquoi la mention est-elle importante au brevet, sous-entendu on ne vit pas que pour être classé, on ne doit pas confondre la vie et un jeu Nintendo. Ce ne sont que des notes. “Et ben, pour montrer ce dont tu es capable et aller le plus loin possible”, réponds-tu. Puis tu baragouines : “ou comme toujours euh juste la barre … voilà, faut penser à la suite et être un exemple. Ceux que tu es venu honorer aujourd’hui, ils se sont pas juste contentés d’avoir la barre …”

Non De Gaulle ne s’est sans doute pas juste contenté d’avoir la barre, merci pour la finesse mister president.

Quant à ce petit con de Guy Môquet, on ne saura jamais jusqu’où il aurait été. Non mais, mourir avant de passer le bac, quelle outrecuidance !

Par le Construction Sociale Club, le 19 juin 2018

Parco Villa Turrisi : de la Conca d’Oro aux derniers coins de verdure – un reportage du Construction Sociale Club

Notes préliminaires : Le problème mafieux ne touche pas seulement le sud italien, bien qu’il y soit particulièrement grave. Si le Construction Sociale Club s’y intéresse, c’est que le secteur du bâtiment est bien concerné par ce phénomène, même en France : spéculations immobilières, marchés publics truqués, destructions environnementales, exploitation d’une main d’œuvre sous-payée et on en passe … Cet été, nous publierons plusieurs reportages et entretiens sur la Sicile (voici le deuxième écrit par notre envoyé spécial), afin d’envisager la question – et voir ce que nous pouvons faire – dans une perspective internationaliste. Car les mafias, elles, n’ont jamais attendu pour se mondialiser…

Parco Villa Turrisi, dans la périphérie, au nord-ouest de Palerme. C’était la Conca d’Oro, la « coquille d’or », cette plaine qui fut particulièrement célèbre pour ses agrumes. Cette plaine cultivée qui jouxtait encore Palerme avant l’expansion urbaine de la ville, celle qui commença dans les années 50. Celle du Sacco di Palermo, le sac de Palerme durant lequel la mafia, profitant de la folie extensive métropolitaine, s’enrichit sur les marchés publics, sur les spéculations immobilières, sur l’avancée du béton sur ce qui fut autrefois la campagne. Celle qui continua ensuite.

Un jour, dans les années 80, de l’autre côté du parc, des jeunes se sont insurgés contre l’urbanisation. Ils se sont installés sur des terrains qui n’avaient pas encore été construits. Ils les ont nettoyé pour faire un jardin. En toute beauté. En toute illégalité, bien que le maire de l’époque décida de soutenir l’initiative.

Aujourd’hui, le parc est le coin de verdure qu’il reste dans le quartier, le dernier bout de ce qu’y fut la Conca d’Oro. Mais ce n’est pas encore un parc public, c’est un projet pour lequel lutte une association. Association qui lutte aussi pour l’établissement d’une voie verte qui relierait Palerme a Monreale grâce à l’ancienne voie ferrée. Dans le parc, il y a les signes de la vieille voie, dont cette vieille gare qui n’a jamais servi, mais qui officiellement appartient encore à l’État.

D’ailleurs, le 7 avril 2015, le maire de Palerme a reconnu que Villa Turrisi devrait être un parc public. Depuis, dans la pratique rien n’a pourtant été fait pour, alors même que le projet existe et que les fonds aussi. Il y a semble-t-il des difficultés bureaucratiques, notamment car le parc contient aussi des terrains effectivement privés ou appropriés par des privés, et que la bataille des documents légaux est longue.

Si certaines des habitations abusives sont occupées par des pauvres, d’autres le sont par des riches. Une membre de l’association, m’explique que les pauvres pourraient rester, qu’il n’est pas question de mettre à la rue des personnes qui n’ont pas les moyens de vivre ailleurs. On peut, d’autant plus, remarquer qu’ils ne sont pas le cœur du problème.

Spéculation. Tennis Club déjà existant, avec en projet une piscine. Ce projet privé s’étale abusivement sur des terres publiques. Non loin de là, des villas. Certaines avec de hauts murs et des fils barbelés au-dessus. Parfois, des caméras de vidéo-surveillance. Puis, au détour d’une rue, une BMW de sport et une Mercedes.

Face à un terrain de Paintball, un terrain vacant. La villa qui y était érigée avait finalement été confisquée, puis rasée. Une association de pompiers voulait y faire, à la place, des jardins. Mais ils n’ont finalement pas obtenu l’accès à l’eau de la Commune.

À l’avancée du projet du parc Villa Turrisi s’opposent des blocages, parfois insidieux. Les maires peuvent bien changer, soutenir des initiatives, au moins dans leur discours, les fonctionnaires, eux, restent en place : il suffit d’en corrompre certains, et d’autres font directement partie de sales réseaux.

Pour ne donner qu’un cas récent, on peut rappeler qu’il y a quelques jours à peine, la juge Silvana Saguto, en était à son troisième procès – du côté des accusés ! Corruption, concussion, détournement, fraude, blanchiment, l’ex présidente à la gestion Mesures de prévention du tribunal de Palerme n’avait sans doute mesuré la gravité de ses actes, ni prévu les écoutes téléphoniques. Elle, qui avait notamment pour mission la nouvelle assignation des biens et propriétés confisqués, avait pour habitude de les assigner à ses amis. Mais quand on aime, on ne compte pas ! Un bien est séquestré à un mafieux ? Faisons en sorte qu’il retourne à la mafia.

À Villa Turrisi, ce problème n’est semble-t-il pas inexistant, même s’il ne faut pas trop en parler. Une loi permet que les héritiers d’une personne à qui la justice a confisqué un bien puisse le récupérer. Si l’on sait tendre l’oreille, des bruits courent dans le quartier, bien qu’il faut rappeler que cela ne constitue pas une preuve. Certains disent que des terrains du parc appartenaient à des proches de l’ingénieur Michele Aielo, condamné par la justice italienne pour association mafieuse. D’autres disent « à Michele Aielo lui-même ». Cela aurait bénéficié à quelques personnes de la famille, ou des familles impliquées.

Pour la petite histoire, d’après le collaborateur de justice Nino Giuffrè, Aielo était un prête-nom du célèbre boss Bernardo Provenzano. Aielo, mafieux de Bagheria a pris dans le passé sa part dans bien des marchés publics, notamment dans le secteur de la construction de routes. C’était aussi un investisseur dans le secteur du sanitaire, devenu propriétaire, par exemple, du centre d’oncologie Villa Santa Teresa. Mais, après tout, quand des amis enterrent des déchets toxiques, ça produit des cancéreux. Il faut des infrastructures pour les traiter. Un marché s’ouvre, alors pourquoi ne pas profiter de l’aubaine ? C’est comme créer sa propre demande.

Il serait temps que le projet du Parc public Villa Turrisi soit réalisé, que ce bout de verdure soit sauvé des griffes des spéculateurs. Mais cela tarde, ce qui use les forces des militants de l’association, ce qui en déprime certains qui retournent alors à leurs affaires personnelles. Une militante de l’association m’en parle : « Au début, il y avait de l’enthousiasme, on était plein, mais quand ils voient à quel point il peut être long et difficile d’obtenir des résultats, certains s’impliquent de moins en moins. C’est aussi une question de temps, moi je suis assez âgée, j’ai du temps, mais il y en a qui sont trop fatigués, trop pris par leur travail. Par ailleurs, il faut aussi vraiment que la municipalité s’engage concrètement dans le projet, le mette en œuvre, l’accompagne, car nous n’avons pas les mêmes armes. Je ne dis pas que, nous militants associatifs risquons de nous retrouver avec des bombes sous nos voitures, mais bon … on ne peut pas vraiment aller très loin. Plus on en fait, plus on risque de se mettre en danger. La lutte pour le parc, c’est aussi une lutte contre la mafia, parce que quand on veut maintenir un peu de nature, on s’oppose aux possibilités de quelques uns d’accumuler du fric grâce aux spéculations immobilières ».